Ce livre-poème, DANY, d’Alain Morinais, apparaît comme l’un des textes les plus intimes et les plus unifiés de son œuvre. Il ne s’agit pas simplement d’un recueil de poèmes amoureux, mais d’une élégie mémorielle structurée autour de la survivance de l’être aimé dans le langage, la mémoire et le temps.
Une élégie de la survivance
Le livre repose sur une tension fondamentale : l’absence n’abolit pas la présence. Dès les premiers textes, le temps n’est plus une donnée chronologique mais un espace affectif où les êtres continuent d’exister ensemble : « Le temps c’est toi et moi / Au-delà des chairs » Cette idée traverse tout le livre. Le deuil n’y est jamais traité comme rupture absolue mais comme transformation du lien. Dany devient lumière, souffle, voix, paysage, élément cosmique. Le poète construit ainsi une métaphysique amoureuse où la disparition physique ouvre paradoxalement à une présence plus diffuse et universelle. Cela donne au texte une tonalité proche de certaines élégies de Louis Aragon après Elsa, explicitement convoqué dans « Aragon passe sous la fenêtre et chante ». Mais contrairement à Aragon, souvent porté vers la mythification lyrique, l’écriture d’Alain MORINAIS conserve une forte matérialité sensorielle : odeurs, lumière, peau, pluie, sable, montagne, voix régionale, gestes ordinaires. C’est ce qui empêche l’abstraction.
Le grand thème : l’amour comme création de soi
L’un des aspects les plus forts du livre est la manière dont l’amour est présenté non comme fusion sentimentale, mais comme fondation existentielle : « Tu m’as permis d’être ce que sans toi je n’aurais su »
L’être aimé devient ici révélateur d’identité. Le « je » n’existe pleinement qu’à travers la relation. Ce thème revient continuellement sous des formes différentes : la main qui guide, la voix qui rassure, la présence qui permet les combats, la tendresse qui structure le monde.
Il y a là quelque chose de profondément humaniste : l’individu ne se construit pas seul.
Une poésie de l’image et des éléments
La poésie d’Alain MORINAIS fonctionne beaucoup par récurrences symboliques : la lumière, le vent, l’eau, la neige, les montagnes, la lune, le bleu, les fenêtres, les miroirs. Ces motifs forment une véritable architecture intérieure du livre. La fenêtre, notamment, devient un lieu de passage entre présence et absence, mémoire et réel. L’eau et les paysages marins d’Hendaye jouent également un rôle essentiel : ils incarnent le mouvement du souvenir, le flux du temps, mais aussi l’éternité amoureuse. On retrouve ici une filiation avec la poésie néo-lyrique contemporaine, mais aussi avec certains accents de Paul Éluard et de René Char, notamment dans la capacité à transformer les éléments naturels en langage affectif.
La question formelle
Le texte privilégie le vers libre, souvent proche de la prose poétique. Le rythme repose davantage sur : l’anaphore, les reprises, les échos internes, les retours obsessionnels de certains motifs, que sur une structure métrique classique. Cela donne une impression de parole portée par le souffle et la mémoire plus que par la construction formelle. Cependant, certains passages montrent une recherche musicale plus affirmée, notamment : « La chanson du miroir brisé », « Aragon passe sous la fenêtre et chante », certains quatrains des pages 34 à 39. Ces sections sont particulièrement fortes car elles introduisent une tension entre spontanéité et composition.
Le cœur véritable du livre : la dignité dans la douleur
Les pages les plus puissantes sont peut-être celles où le poème quitte l’idéalisation amoureuse pour approcher la souffrance réelle : l’enfance blessée, la maladie, les douleurs cachées, le courage quotidien, la disparition. Là, le texte atteint une profondeur humaine remarquable, car il évite le pathos facile. Dany n’est pas seulement muse ou figure idéalisée : elle devient une personne traversée par la fragilité, la peur et la résistance. Le passage : « Qui pouvait imaginer / Ce que tu prenais grand soin de cacher » compte parmi les plus justes du recueil.
Une dimension testamentaire
Le livre finit par dépasser le simple hommage personnel. Peu à peu, il devient reflexion sur : la transmission, le vieillissement, la mémoire, l’écriture elle-même.
L’idée essentielle est peut-être celle-ci : écrire ne ressuscite pas les morts, mais empêche leur effacement. Le poème devient alors lieu de résistance contre l’oubli.
Conclusion critique
DANY est un livre de fidélité absolue.
Sa singularité tient à plusieurs éléments : l’absence totale de posture littéraire, une sincérité émotionnelle très rare, une forte cohérence symbolique, une poésie du souvenir incarné, une capacité à faire du deuil une énergie lumineuse.
Ce n’est pas une poésie expérimentale ni conceptuelle. Elle s’inscrit clairement dans une tradition lyrique humaniste française, assumée et revendiquée. Sa réussite ne vient pas de l’innovation formelle, mais de la continuité du souffle, de la vérité affective et de la puissance d’évocation.
Les passages les plus accomplis sont ceux où : le concret rejoint le cosmique, la mémoire devient paysage, l’amour devient conscience du monde.
Et c’est probablement là que réside la vraie réussite du livre : faire d’une histoire intime une méditation universelle sur le temps, l’amour et la persistance des êtres dans la mémoire des vivants.

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